Frères d’âme – Edgar Morin et Pierre Rabhi

Titre : Frères d’âme

Auteurs : Edgar Morin, Pierre Rabhi, Denis Lafay

Editeur : L’aube

Nombre de pages : 176

Date de parution : 21 janvier 2021

A l’issue du premier confinement, Denis Lafay organise une rencontre entre Edgar Morin, 99 ans, sociologue et Pierre Rabhi, 82 ans, agro-écologiste. Suivre l’entretien de ces deux sages qui défendent ce que nous avons de plus précieux sur terre est à la fois angoissant parce que je me demande si nous ne sommes pas allés trop loin et si le progrès est réversible et rassurant parce qu’il nous laisse croire à la force de la solidarité, de la jeunesse et de l’amour.

Leur constat de la situation actuelle, gouvernée par le profit, la mondialisation, le capitalisme numérique avec l’enrichissement des GAFAM est assez sombre. La pandémie n’est que l’amplificateur des symptômes de l’époque moderne.

Cette épreuve pandémique, c’est nous qui l’avons provoquée. Elle nous remet à notre place : celle de la responsabilité et même de la culpabilité. 

Elle démontre notre vulnérabilité mais elle n’est pas la seule démonstration de l’échec de nos comportements.

Toutes les onze secondes un enfant de moins de cinq ans meurt de faim. 

Peut-elle être un évènement déclencheur pour l’évolution de nos mentalités ?

Certes nous assistons à des démonstrations de solidarité et les gouvernements n’ont-ils pas fait le choix de la survie des plus fragiles aux dépens de l’économie?

Mais on constate aussi que la PDG de Pfizer en profite pour surfer sur le cours de son action, que la Turquie tente d’étendre son hégémonie sur la Méditerranée ou que Bolsonaro soutient les ravageurs de forêts.

Edgar Morin et Pierre Rabhi dressent un constat sombre de notre époque. Mais ils proposent aussi des pistes optimistes grâce au renouveau des valeurs. Premièrement réapprendre le beau pour respecter la nature.

La Terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la Terre. 

Il faut apprendre aux enfants à admirer, à avoir le regard poétique.

Nous perdons notre capacité à contempler, à admirer, et ce dépérissement nous détourne de nos responsabilités, de nos devoirs à l’égard de la nature. 

Eduquons nos enfants avec moins d’écrans et davantage de nature. Inscrivons l’écologie au programme scolaire. Aménageons des jardins, des espaces avec des animaux dans les écoles.

Toutefois, reporter les actions à la génération future risque d’être trop tardif. Il faut aussi conscientiser les adultes. L’acheteur a un pouvoir à exercer.

30 à 40% de la production des sociétés dites avancées n’est composé que de superflu. 

Bien évidemment, il faut aussi introduire davantage d’éthique dans la politique, l’économie. Stopper la cacophonie des valeurs et revisiter la démocratie.

Amour, solidarité, intelligence, responsabilité, juste équilibre du « je » et du « nous ». Des évidences qui ne peuvent fonctionner qu’avec l’engagement de tous.

Douce utopie?

On ne peut pas concevoir l’avenir sans envisager l’utopie. dit Albert Jacquard, biologiste généticien, ingénieur et essayiste français ( 1925-2013)

Un livre à mettre entre toutes les mains de nos politiques. Mais sans attendre leur mouvement, rappelons-nous que notre bien commun qu’est la Terre est l’affaire de tous.

Le sûr n’est jamais certain, l’improbable n’est jamais impossible. 

Je remercie Babelio et les Editions de l’aube pour cette lecture particulièrement éclairante.

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A la folie – Joy Sorman


Titre : A la folie

Auteur : Joy Sorman
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 288
Date de parution : 3 février 2021

Joy Sorman est une autrice à part dans le paysage littéraire français. En s’emparant de sujets marginaux comme l’animalité, les abattoirs ou ici, la folie, elle les transcende par son style, son intelligence et son originalité.

Pour produire ce témoignage, l’auteur a passé tous les mercredis pendant un an au pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique. Dans ce récit rigoureusement construit, elle dresse le portrait de patients et soignants en ayant l’humilité de s’effacer pour leur laisser une libre parole. Ces parties plus romanesques équilibrent les déductions informatives sur l’ambiance de l’hôpital, l’évolution des traitements, le jargon médical, le manque accru de moyens, la place de la folie dans la société.

Joy Sorman livre une large consultation avec des patients de tous âges et souffrant de diverses pathologies, schizophrénie, dépression, bipolarité…
Franck a quarante ans. Depuis l’âge de dix-neuf ans, il revient régulièrement en hôpital psychiatrique. Il peine à être privé de sa part de magie et ne supporte pas de vivre dans une société aux dimensions réduites.
Julia souffrant de délire de persécution ou Esther, issue d’une secte ont tout juste la vingtaine.
De la même manière, côté  soignants, nous rencontrons Léa, une jeune interne ou Adrienne, agent de service depuis vingt ans et Fabrice qui a quarante ans de pratique en tant que psychiatre.
L’analyse se veut la plus large et réaliste possible.

De cette étude ressortent les maux de notre société et leurs évolutions ainsi que la baisse de qualité et de moyens des hôpitaux.

« On a coutume de dire qu’un schizophrène naît avec des gènes de prédisposition qui, à la faveur d’un accident de la vie, d’une enfance maltraitée, d’une overdose, éclosent, s’expriment, éclatent à la surface... »

En 1950, l’invention des neuroleptiques a mis fin aux hurlements et aux traitements électriques. Avec le manque de moyens grandissant dans les hôpitaux psychiatriques, on pallie toujours avec davantage de chimie. On ne soigne pas la folie, on tente de la stabiliser, on diminue la souffrance. Hors de l’hôpital, la maladie redevient abstraite. Le retour à la vie normale incite souvent à l’arrêt des traitements qui cause inévitablement la rechute.

Dès leur arrivée, les patients sont dépossédés de leurs biens personnels et revêtent l’informe pyjama. La rupture est claire et nette.
« La patient qui veut manifester un peu d’amour-propre, d’indépendance, de liberté…ne pourra le faire qu’en s’opposant à l’institution, et alors cet éclat, considéré comme une rebellion ne restera pas impuni. »

Les hôpitaux n’ont pas besoin d’être accueillant. Il faut éviter que les malades ne reviennent trop souvent. D’autant plus que certains sont dorénavant  internés pour des problèmes sociaux plus que médicaux. Des parents ou même la Présidence demandent l’internement de ceux qui ne savent plus faire face.

« de moins en moins de lits et de plus en plus de violence sociale, davantage de jeunes désabusés et suicidaires qu’on prend pour des psychotiques quand ils sont en réalité ravagés par les réseaux sociaux. Les maladies aussi ont évolué…» nous dit Fabrice, infirmier psychiatrique depuis quarante ans.

Les soignants regrettent la codification, le grand nombre de procédures au détriment de l’humanité et de l’écoute. Pourtant les patients ont surtout besoin d’attention. Ce qu’ils ne peuvent trouver dans une société qui dénigre tout ce qui n’entre pas dans la normalité. Mais la société ne devrait-elle pas s’occuper de ses fous? D’ailleurs qu’est-ce que la folie?

 « Nous sommes tous doués de folie, le seuil d’apparition des symptômes varie seulement d’un individu à l’autre en fonction des caractères biologiques, familiaux et sociaux» pense Barnabé, moine bouddhiste du soin.

Ce document d’une grande richesse et humanité se lit comme un roman grâce aux parcours de vie des patients et soignants que l’auteur nous présente. Un roman qui nous fait aussi réfléchir sur la folie et notre société qui la rend de plus en plus prégnante.

 

Un monde de fous – Philippe Claudel

Titre : Un monde de fous
Auteur : Philippe Claudel
Editeur : L’aube
Nombre de pages : 200 
Date de parution : 22 octobre 2020

 

Ce recueil regroupe quatorze textes de Philippe Claudel, la plupart parus dans Le 1, hebdomadaire français ou dans Zadig, trimestriel, tous deux lancés par Eric Fottorino qui préface ce livre. . Tous nous bousculent de ses mots cinglants ou de ses poèmes, maniant l’humour ou l’ironie face aux peurs et dérives de notre société.

C’est un regard inquiet qui se pose sur l’homme d’aujourd’hui. Un homme « qui se plaît à jeter ce dont il se lasse, mais qui voudrait qu’on le garde, lui, le plus longtemps possible. »

Un homme qui regarde parfois avec indifférence les migrants venus s’échouer sur nos plages. Un homme qui a de plus en plus peur. Face aux difficultés économiques dans un monde où le SMIC ne suffit pas pour vivre, face à l’explosion démographique, face aux violences terroristes, face à la folie qui peut couver dans l’esprit de notre voisin.

De cette voix qui pourrait sembler inquiétante, Philippe Claudel nous alerte, nous fait réfléchir. Une réflexion indispensable pour éviter de tomber dans un monde où le regard sur l’autre est passible d’amende, où il serait interdit de ne pas posséder de téléphone!

 

 

Ubuntu, Je suis car tu es – Mungi Ngomane

Titre : Ubuntu, Je suis car tu es
Auteur : Mungi Ngomane
Editeur : Harper et Collins
Nombre de pages : 225
Date de parution : 16 octobre 2019

 

Mungi Ngomane est la petite-fille de Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix en 1984. L’archevêque anglican sud-africain, auteur de la théologie Ubuntu , fut le président de la Commission de la vérité et de la réconciliation, chargée de faire la lumière sur les crimes et les exactions politiques commis, durant l’apartheid. Il signe ici l’avant-propos du livre de sa petite-fille.

En quatorze leçons, Mungi Ngomane développe ce que représente Ubuntu, une philosophie fondée sur le respect envers soi et les autres.

« Toute personne n’est une personne qu’à travers d’autres personnes. »

Le discours est parfaitement clair et bien construit. Pour chaque leçon illustrée par une citation ou un proverbe africain, Mungi Ngomane explique la théorie, donne des exemples concrets. En fin de leçon, elle propose des conseils pratiques pour réussir à appliquer le principe de la leçon dans notre quotidien.

Si ces leçons ont largement été mises en pratique en Afrique, suite à l’apartheid, l’auteur nous fait penser qu’elles seraient bien nécessaires au quotidien partout dans le monde. Par exemple, lorsque la leçon 13 nous rappelle que chaque petite action est importante, l’application en matière d’écologie est évidente. Comment ne pas penser aux blocages actuels de notre société par faute d’écoute de l’autre? Accepter les points de vue différents, se mettre à la place des autres, apprendre à écouter, élargir sa perspective, discuter, demander pourquoi. Bon nombre de conflits pourraient être évités. Sans oublier que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde »

Ce style de leçons aurait toute sa place dans nos écoles. Enseigner la bienveillance, le pardon, la tolérance et le pouvoir de l’écoute est essentiel pour que chacun vive en harmonie.

J’ai aimé découvrir le travail du groupe des Elders, association d’anciens, de sages, créée par Mandela en 2007. Composé de personnalités politiques, avocats, activistes, le groupe tente de résoudre des problèmes mondiaux comme le réchauffement climatique, le sida, la pauvreté, le mariage des enfants.

« Dans chaque situatIon, ils mettent un point d’honneur à entendre d’abord l’opinion des gens de la rue avant celle de leurs dirigeants ou de leurs dignitaires. »

Chaque pays ne devrait-il pas avoir un tel groupe pour éviter certains conflits?

Ce livre est remarquable tant sur son contenu que sur sa forme. La couleur s’invite dans les écritures, les frises et les pages encadrant chaque chapitre.

Un beau livre à garder sous la main, pour y revenir de temps en temps.

Théorie de la bulle carrée – Sébastien Lapaque

Titre : Théorie de la bulle carrée
Auteur : Sébastien Lapaque
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 144
Date de parution : février 2019

Champagne! Parlons de terroir et de ces agriculteurs qui souhaitent avant tout défendre l’authenticité d’une terre. Sébastien Lapaque nous emmène à la rencontre d’Anselme Selosse, vigneron, poète à l’écoute de la nature.
Le champagne est un produit de luxe, les marques se disputent la renommée et s’engagent dans une bataille du volume. La théorie d’Anselme est « une image pleine de mystère » qu’il délivre à ses visiteurs sur son exploitation située à Avize, au sud d’Epernay. Antoine Selosse c’est  » un état d’esprit, mieux encore, un état d’âme. »

L’histoire, la géologie ont façonné sa terre. Ils lui ont donné cette caractéristique particulière, ce « défaut qui crée le remarquable« . Selosse supprime les engrais chimiques, les insecticides et les herbicides de synthèse, renonce à la levure de pressurage. Il ne cherche pas la surproduction mais la qualité, l’authenticité.

«  la nature faisait très bien les choses toute seule, sans les interventions désordonnées de l’homme dont les conséquences étaient souvent inverses aux effets escomptés. »

En 1996,le viticulteur se lance dans la biodynamie. Cela consiste à appliquer des recettes observées sur la culture des plantes en fonction des cycles lunaires et des influences planétaires. Mais en 2002, il fait machine arrière. les vignes sont plus proches des arbustes que des plantes. Sous l’influence d’un agronome, philosophe japonais du non-agir, Masanobu Fukuoka, il décide de « limiter autant que possible les interventions humaines pour laisser faire la nature. »

 » Je ne transforme pas la nature, je ne la résous pas. Je l’accompagne, je la saisis dans son aléatoire. »

Le champagne d’Anselme Selosse est servi  dans son restaurant, Les avisés, installé dans l’ancien château Koch. c’est un lieu reconnu par les riches touristes japonais.

Sébastien Lapaque nous ouvre les portes d’un domaine exceptionnel. En connaisseur, épicurien et gourmet, il nous fait profiter de son érudition. C’est le récit d’un spécialiste ce qui peut parfois rendre la lecture un peu complexe et laborieuse.

 » Les bulles carrées des champagnes Jacques-Selosse étaient précisément sapides, pleines de saveur, et esculentes, bonnes à manger. »

Mon regret est de ne jamais pouvoir goûter ce dont il nous parle. Ce champagne est produit en quantité limitée et réservée à une certaine clientèle.

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une opération Masse critique de Babelio.

 

La nuit se lève – Elisabeth Quin

Titre : La nuit se lève
Auteur : Elisabeth Quin
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 9 janvier 2019

 

Elisabeth Quin, présentatrice de l’émission 28 Minutes sur Arte, est atteinte d’un glaucome depuis 2008. En 2017, l’état de sa vue se dégrade de plus en plus et elle craint la cécité. Avec ce récit, elle souhaite «  offrir un témoignage honnête sur la maladie et le visible » mais c’est surtout pour elle l’occasion de « conjurer la catastrophe annoncée en négociant avec l’invisible. »

En partageant son expérience, les effets indésirables des traitements, l’accueil des soignants, ses doutes sur la possibilité de vivre normalement, d’être aimée, elle convoque aussi des personnalités, personnages qui ont souffert de malvoyance ou de cécité. Sportif, peintres, chanteurs, écrivains, personnages mythiques, tous ont essayé de s’adapter pour continuer à vivre normalement.

 » Je vois d’un œil qui sent, je sens d’une main qui voit. »

Dans un monde moderne où les jeunes passent de plus en plus de temps sur les écrans, pù la population est vieillissante, la cécité pourrait bientôt un fléau.

« 50% des personnes malvoyantes sont au chômage en France. »

La société, même dans son langage est faite pour les voyants, « c’est tout vu« . Il y a un lien fort entre le voir et le savoir. Moi qui mesure la beauté de la nature qui nous entoure, qui adhère à la devise de l’auteure  » Vivre c’est lire« , je suis assez sensible au témoignage d’Elisabeth Quin, sans aller toutefois jusqu’à considérer que la maladie puisse être un don.

Avec un discours précis, documenté, des exemples multiples, l’auteure évite l’apitoiement et donc la sensation de voyeurisme du lecteur. Une lecture pour savoir apprécier le bonheur des sens.

Christian Bérard clochard magnifique – Jean Pierre Pastori

Titre : Christian Bérard clochard magnifique
Auteur : Jean Pierre Pastori
Editeur : Séguier
Nombre de pages : 232
Date de parution : 19 avril 2018

 

Avec ce livre, je plonge dans un domaine qui m’est peu familier. Je ne connaissais pas Christian Bérard, peintre, costumier, décorateur et scénographe qui a travaillé avec Jean Cocteau, Louis Jouvet, cotôyé Dior, Gérard Philippe, Edwige Feuillère, Jean Marais

Sa vie vaut bien un récit car il était un personnage singulier et talentueux.

Fils unique d’un bourgeois conformiste et d’une femme mélancolique morte jeune de la tuberculose, peu doué à l’école mais sensible aux Arts, ce jeune homme joufflu que tous appellent Bébé s’inscrit à l’Académie Ranson.

Après son service militaire qui lui permet de s’adonner à sa passion pour la lecture, il entre à l’Académie Julian. Ce néo-humaniste fréquente les salons de Gertrude Stein et reçoit le soutien de Jean Cocteau. Il illustre son recueil poétique Opéra.

Mais c’est aussi avec Cocteau et son amant, Jean Bourgoint que Bérard s’initie à l’opium. Sous l’effet des drogues et d’un naturel sensible à l’inquiétude et aux doutes, l’artiste oscillera entre moments de gloire, cures de désintoxication et phases de dépression.

En 1929, Bérard rencontre Boris Kochno, secrétaire de Diaghilev, le directeur des Ballets russes. Bébé quitte alors la villa Spontini de son père pour s’installer avec celui qui sera son amant pendant plus de vingt ans.

Bérard, intelligent, talentueux et gentil devient la coqueluche du Paris des années 30 et 40. Ses costumes, ses décors sont acclamés à chaque nouvelle mise en scène. Ballets, théâtre, peintures, cinéma,  couvertures de Vogue, croquis de mode, décorations d’intérieur, le génie croule sous les projets qu’ils acceptent.

« Acceptant plus qu’il ne peut réaliser, surmené, parfois déprimé, il lui arrive de ne pas éxécuter les commandes pour lesquelles il a reçu un à-valoir. »

Mais tous, même Louis Jouvet, acceptent souvent ses retards et son aspect négligé de clochard, tant ils rêvent de travailler avec lui. Bérard a cette capacité à improviser qui enchante ceux avec qui il travaille.

Le 16 février 1949, le Tout-Paris lui rend un dernier hommage lors de funérailles que l’on croirait nationales. Les grands de la littérature, de la peinture, du théâtre, la noblesse mécène sont là pour saluer une dernière fois celui qui a enluminé la scène. Bérard est enterré au Père Lachaise.

Le récit de Jean Pierre Pastori, biographe aguerri et spécialiste du monde du spectacle, s’attache surtout aux travaux de Bérard. Sa vie privée vient simplement en explication de son tempérament, de sa boulimie de travail, de son comportement. Sa vision plus externe qu’introspective en fait un document bien documenté, intéressant toutefois plus proche du factuel que de l’intime.

Double auto-portrait, Sur la plage exposée au MoMa.

 

Le Paris des curieux – Michel Dansel

Titre : Le Paris des curieux
Auteur : Michel Dansel
Éditeur : Larousse
Nombre de pages : 320
Date de parution :   16 mai 2018

 

On croit connaître une ville mais il y a toujours des coins, des explications historiques à découvrir. Michel Dansel, de sa plume très littéraire nous confie les secrets d’une ville qu’il connaît parfaitement.

Les trésors d’architecture, le Paris des artistes, les secrets d’histoire et le Paris insolite sont les différents chapitres de ce beau livre qui se termine par quelques itinéraires à suivre et les phrases des plus grands artistes sur Paris.

 

Avez-vous déjà visité les toilettes publiques de la place de la Madeleine, elles sont « artistiquement uniques »? Saviez-vous que Le Pont traversé est la seule librairie spécialisée exclusivement en poésie? Connaissez-vous la plus vieille pharmacie ou le plus vieil arbre de Paris? Savez-vous qu’il existe trois fontaines  avec de l’eau de source, qu’il y a deux voies souterraines dans le XIIIe arrondissement? Connaissez-vous l’Artois Club, le plus chic établissement où parier aux courses? 

Les cimetières ( il en existe dix neuf sur Paris), les célèbres cafés ou restaurants de Paris comme le Procope, le Wepler , la Closerie des Lilas, les statues de Danton ou du Maréchal Ney sont l’occasion de revenir sur des anecdotes historiques. C’est passionnant, instructif et agréablement mis en page.

 

Comme le laisse entrevoir la couverture, ce livre vous permet de découvrir Paris par le petit bout de la lorgnette, par un trou de serrure. Michel Dansel en a la clé, celle qui ouvre les portes sur un Paris insolite. Cette belle édition vous permet aussi de noter vos propres curiosités parisiennes sur une dizaine de pages de bloc-notes en fin de livre.
Un livre qui ne quittera plus les amoureux de Paris.

A Juliette – Fabienne Le Clauze

Titre : A Juliette
Auteur : Fabienne Le Clauze
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 256
Date de parution : 9 mai 2018

Juliette, la plus jeune fille de Fabienne Le Clauze a décidé d’en finir avec la vie le 2 janvier 2016. A quatorze ans, elle s’est jetée sous un train.

Comment peut-on aborder ce récit quand on est une mère de trois filles et que l’on connaît si bien cette réplique «  T’inquiète maman! ».

Ce n’est ni par voyeurisme, ni par masochisme. 

Si je comprends qu’il était important pour cette mère d’écrire ce récit, je crois qu’il est encore plus essentiel pour elle d’être lue et écoutée. Écrire est une thérapie mais c’est aussi le moyen de rester avec sa fille en parlant d’elle, de la faire vivre.

Si son mari préfère noyer son chagrin en refusant de communiquer, en s’occupant ailleurs, Fabienne a besoin de parler de Juliette. Elle trouve une oreille attentive en la personne de Patrick Poivre d’Arvor qui a vécu le même drame avec Solenn. Son soutien est remarquable.

Chaque drame est personnel mais on retrouve ici les douloureuses étapes du deuil. Tout d’abord ne pas y croire, s’effondrer, être en colère, s’isoler, se poser des questions, se culpabiliser, se dire que l’on doit continuer pour soutenir les autres, se plonger dans les souvenirs puis les occupations pour parler d’elle encore et toujours jusqu’à une certaine forme d’acceptation.

Fabienne Le Clauze a suivi de nombreux ateliers d’écriture pour donner le meilleur écrin possible au souvenir de Juliette. 

C’est évidemment un récit qu’on lit avec la boule au ventre, les larmes dans les yeux car il n’y a pas de pire douleur au monde que de perdre un enfant.

J’ai accepté de lire ce témoignage pour que Juliette, Camille ( Camille mon envolée de Sonie Daull) ou Solenn ( Lettre à l’absente de Patrick Poivre d’Arvor) continuent à vivre dans les mémoires. 

Black lamb – Camille et Michael Naish

Titre : Black lamb
Auteur : Camille Naish
Illustrateur : Michael et Camille Naish
Éditeur : Le laboratoire existentiel
Nombre de pages : 400
Date de parution : 14 mars 2018

Camille Naish, universitaire promise à un bel avenir a mis sa carrière entre parenthèses pour s’occuper pendant vingt ans de ses parents. Avec ses souvenirs et le journal illustré de son père, la jeune femme rend un bel hommage à Ruth et Michael. De leur rencontre en Écosse en 1943 à leur mort, Camille garde une profonde émotion pour ceux qui lui ont donné la vie et permis de se construire.

«  Qui êtes-vous »

« Je suis celle qui a fait ce chemin. »

Le récit se défie volontairement de la chronologie. C’est en retournant dans les Highlands, au château d’Inverailort, là où ses parents se sont rencontrés que Camille débute ses souvenirs. Un lieu imposant où sa mère faisait partie des WRENS (Women Royal Naval Service) pendant la seconde guerre mondiale. Elle y rencontre Michael, lieutenant instructeur.

Camille naît en 1945 dans le Lincolnshire. Enfant unique, précoce, Camille étonne par ses réflexions, ses attitudes peu probables pour son âge. Les souvenirs sont parfois enjolivés par la mémoire, je suppose. La première partie peut sembler un peu déroutante, se perdant sur des faits superficiels. Mais elle est essentielle pour comprendre les liens familiaux.

Alors que Camille fait ses études à Londres, Ruth et Michael partent en Californie.

Elle aussi, franchira l’Atlantique pour entrer à l’université du Wisconsin. Germaine Brée est son professeur. Célia Bertin, écrivaine l’aide à obtenir un poste à Harvard où Camille découvre le théâtre avec Peter Sellars. Elle rencontre Ionesco et Nathalie Sarraute.

«  Il me semblait impossible à présent de vivre sans l’intensité du théâtre. »

Après une escapade ratée en Italie pour travailler dans le monde du cinéma, elle revient chez ses parents. Son père est opéré d’un cancer et est atteint de la maladie de Parkinson. Puis ce sera au tour de sa mère de sombrer d’un cancer au pancréas.

Camille reste auprès d’eux, renonçant même d’aller en France au chevet de sa meilleure amie.

«  Nell, ma magnifique et lumineuse amie, avait demandé à me voir et je n’avais pas eu le courage de dire aux autres d’aller se faire foutre. »

Cette proximité, cette intimité avec ses parents réservent les plus beaux moments du récit. Camille interroge ses parents sur leur passé, les enregistre pour ne pas oublier, se gorger de leur fabuleuse et romantique histoire. Les derniers instants de Ruth sont particulièrement touchants. Il me semble que c’est à cet instant que l’auteur a réussi à me faire basculer dans son monde. C’est à ce moment que je comprends comment Camille se construit, prend corps dans cette histoire familiale. Avec ses proches plus ou moins concernés, elle évoque aussi la vie après la mort, la réincarnation. 

A la mort de sa mère, Michael s’impose dans le récit avec son passé, ses années de guerre auprès de Churchill. Mais la déchéance du corps et de l’esprit épuise Camille. Comment cette intellectuelle a-t-elle pu se transformer en garde-malade, en ménagère pendant près de vingt ans?

«  Mon père était mort immédiatement après avoir entendu ce qu’il avait besoin d’entendre. »

«  J’étais libre et plus isolée que jamais. »

Retourner en France, en Angleterre, se saisir de la beauté insaisissable et pénétrante des lieux. Enseigner. Est-ce encore possible? Écrire, sûrement. Pour se rapprocher de sa famille, de sa vie.

Black lamb est un livre qui demande un certain investissement mais qui dévoile son charme lorsque Camille prend forme en se réchauffant à l’amour de ses parents. En oublie-t-elle de vivre par elle-même? A-t-elle gâché ses meilleures années de vie? Elle ne semble pas du tout avoir ce regret. En tout cas, ce livre est un beau récit touchant, alliant romanesque, réflexion, histoire. Et comme le veut la ligne éditoriale, un récit bonifié par les illustrations de Michael et Camille Naish.