Le bonheur est au fond du couloir à gauche – J.M. Erre

Titre : Le bonheur est au fond du couloir à gauche
Auteur : J.M. Erre
Éditeur : Buchet-Chastel
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

 

Michel H. est dépressif de naissance. A huit ans, il prenait déjà des anxiolytiques. Aujourd’hui, il a vingt-cinq ans et replonge dans le désespoir suite au départ de Bérénice avec laquelle il vivait tout de même depuis trois semaines.
Sa première réaction est de ne pas y croire. A chaque coup de sonnette, il croit à son retour mais ce n’est jamais que son voisin particulièrement à cheval sur le suivi du règlement de la copropriété.

Les discours du président aux dents du bonheur, cette fois, n’y feront rien. Michel H. contacte un marabout burkinabé qui lui promet le retour de l’aimée sous huit heures. Super! Mais si elle rentre, encore faut-il pouvoir la garder. Et les nombreux livres qu’elle lui a laissés à son départ comme un message caché semblent réclamer du bonheur. Comment devenir heureux en quelques heures ?

 » Quand on veut, on peut » dit ce cher président!

Changer son alimentation, faire du sport, plonger dans la spiritualité, faire du rangement, se trouver un ennemi. Michel H. tente tout et jusqu’à l’extrême. Autant de situations truculentes sublimées par l’humour du narrateur fan de Michel Houellebecq.

 » Vis tes rêves, ne rêve pas ta vie, comme dirait Lao Tseu ou Patrick Balkany. »

Michel H. vit dans un autre monde. C’est un grand naïf qui nous comble de bonheur par sa façon d’être et de penser.
Un roman qui fait sourire avec un humour de situation, des chutes inattendues en fin d’une phrase qui séduisent, de l’ironie et des références littéraires ou sur notre société glissées négligemment dans le discours. Meilleur qu’un anxiolytique.

Antoine des Gommiers – Lyonel Trouillot

Titre : Antoine des Gommiers
Auteur : Lyonel Trouillot
Littérature haïtienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 208
Date de parution : janvier 2021

 

Dans un corridor débouchant sur la Grand-Rue vivent Franky et Ti Tony, deux frères, sans autre famille depuis la mort de leur mère Antoinette. Elle les disait descendants d’Antoine des Gommiers, un devin qui attirait étrangers, notables et stars, bravant la seule route chaotique entre Point-à-Pitre et Jeremie.
Franky a le goût des mots et des figures de style. Sans un sou, il n’a pourtant pas fait d’études mais il passe son temps dans les livres d’histoire, ressuscitant les morts du passé pour en faire des héros.
Ti Toni, lui, est un bagarreur. Avec son ami Danilo, il apprend à sur ivre dans le présent de cette terre violente de débauche et de mensonges. Il travaille à la banque de borlette, un espace de vente de loterie populaire. Antoinette, comme bon nombre d’habitants des corridors y tentait sa chance à l’issue de rêves prémonitoires.

Le roman alterne les confidences de Ti Tony sur le quotidien rythmé d’angoisse et d’espérance et le récit de la vie d’Antoine des Gommiers. D’un côté, nous affrontons les accidents d’Antoinette, de Franky, les rivalités de gangs, les premiers amours, les humiliations, l’indigence. De l’autre, nous suivons les exploits d’un charlatan ou d’un génie doté d’une sagesse présocratique.

Je ne suis pas entrée facilement dans le récit de vie d’Antoine des Gommiers préférant le réel de Ti Tony malgré sa façon de tourner en rond.  Jusqu’à cet instant où Ti Tony se démène pour faire reconnaître auprès du Président de l’Institution les valeurs du manuscrit de son frère. C’est un passage particulièrement intense qui donne tout son sens au récit de la vie d’Antoine des Gommiers, un récit que Franky a écrit pour échapper à son immobilité, pour plonger dans un passé qui peint en bleu la noirceur quotidienne, qui rappelle, à la faveur d’Antoine des Gommiers, qu’il ne faut pas se soumettre à l’inévitable ni occulter le beau.

Une fois de plus, Lyonel Trouillot nous conte une fable poétique nous menant sur le chemin de la vie, de l’amour, de l’espérance malgré la noirceur de la réalité.

« tous vos beaux livres rangés, reliés, toutes ces petites merveilles de votre salle des trésors, qu’est-ce qu’on s’en fout de la véracité des faits, si ça ne mène pas sur un chemin. »

 

 

Tes ombres sur les talons – Carole Zalberg

Titre : Tes ombres sur les talons
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 février 2021

 

Melissa Carpentier est née dans une famille modeste. Ses parents, peu démonstratifs, ne lui apprennent pas les gestes de l’amour mais lui inculquent que «  continuer l’école est un privilège ». Une leçon bien apprise puisque la jeune fille parvient à intégrer une classe préparatoire et monte à Paris.

Carole Zalberg fait de son personnage un anti-héros. Mélissa n’est pas vraiment belle. Plutôt charpentée et d’allure grossière. Ses premiers pas dans le monde du travail révèlent rapidement une incompétence à la prise de décision. Elle n’est pas embauchée à l’issue de sa période d’essai.
«   Elle avait acquis des compétences impressionnantes mais elle était incapable de les exercer. »

Sans travail, elle retourne chez ses parents. Comme tout jeune actif ayant goûté à la liberté, elle n’y trouve plus à sa place. Ce sera donc un retour à Paris et l’enchaînement de petits boulots alimentaires. La jeune femme est une proie facile pour Marc, un leader charismatique proche du gourou qui l’embarque dans une révolte anti-migrants. Lors d’une manifestation contre l’ouverture d’un centre d’hébergement d’urgence pour les sans-abris, Mélissa est involontairement responsable de la mort de Mehdi, le jeune enfant d’une migrante. Pourtant, amoureuse de Marc, elle s’entête à se croire élue. Jusqu’au jour où Marc la prend sans sentiment pour évacuer sa rage contre son adversaire.

« L’enfant mort gisait sous sa pensée en berne

Melissa a besoin de fuir, de repartir à zéro pour effacer sa honte. Elle suit un ami fortuné à Manhattan puis se perd à Key West au milieu des marginaux. Ses rencontres jalonnent un parcours de rédemption, notamment auprès de Jane, la mère d’un homme qu’elle a accompagné  en voiture jusqu’à Tacoma.  Elle ira toujours plus loin jusqu’en Alaska se guérir au coeur d’un monde sauvage loin du marigot parisien où les combats et les conflits perdurent.

« Tout est abîmé : le débat, les manifestations, la démocratie. Tout est faussé par cette guerre incessante de phrases et d’images sorties de leur contexte, distordues à l’infini, reprises parfois d’un continent à l’autre et commentées jusqu’à l’usure. »

Mais si l’éloignement aide à se réinventer, seul son retour aura valeur de confirmation.

Loin du déterminisme social, le roman de Carole Zalberg montre que chacun peut s’égarer en croisant les mauvaises personnes. Mais les actes commis pèsent sur la conscience et le chemin peut être long avant de retrouver le droit d’aimer le beau. Le roman est le récit de ce chemin. En campant un personnage peu charismatique, avec une narration à la seconde personne, je n’ai ressenti que peu d’empathie pour Mélissa. La rencontre avec Jane était un beau moment qui aurait pu me faire basculer si il avait été plus long et plus profond.  Bien évidemment, je suis toujours sous le charme de la sensibilité et de la poésie de Carole Zalberg mais Mélissa ne m’a pas bouleversée.

Dans vos librairies en mars

La petite rentrée littéraire est terminée. De manière bien moins exhaustive, je vous parle des parutions de mars que j’ai repérées. Quelques couvertures pour ceux qui aimeraient bien s’installer sur mes étagères et juste le titre pour ceux qui pourraient aussi vous intéresser.

                  

Téléréalité d’Aurélien Bellanger

L’enfant travesti de Jean-Luc Seigle

Dahlia      de Delphine Bertholon

Les terres promises de Jean-Michel Guenassia

De quoi aimer vivre de Fatou Diome ( nouvelles)

Femmes en colère de Mathieu Menegaux

Jesus et Judas de Amos Oz

Instagrammable d’Eliette Abecassis

De mon plein gré de Mathilde Forget

Les chiens de Pasvik d’Olivier Truc

Komodo de David Vann

De feu et d’or de Jacqueline Woodson

N’hésitez pas à ajouter en commentaires vos repérages.

Division avenue – Goldie Goldbloom

Titre : Division avenue
Auteur : Goldie Goldbloom
Littérature australienne
Titre original : On division
Traducteur : Eric Chédaille
Éditeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 360
Date de parution : 21 janvier 2021

 

Si je n’avais pas vu la mini-série Unorthodox, je me serais sans doute poser beaucoup de questions sur les règles de vie de cette communauté juive hassidique du quartier de Williamsburg à New-York. Non pas qu’elles soient mal abordées dans ce roman mais tant elles semblent inconcevables pour un étranger. Mariées au plus jeune âge, les femmes n’ont aucun droit à l’éducation. Elles ne sont là que pour enfanter; les enfants sont la véritable et seule richesse du peuple juif comme une réponse à ceux qui voulaient les exterminer. Une enfance prédestinée sans aucune ouverture vers l’extérieur. Mais contrairement à Esther, l’héroïne d’Unorthodox, Surie semble accepter son sort. Elle aime son mari,  Yidel qui la respecte et l’entoure d’affection.

Pourtant, à 57 ans, alors qu’elle se pensait ménopausée, Surie se découvre enceinte de jumeaux. Peut-être une conséquence hormonale à la suite de son traitement pour un cancer du sein. Ce sera son onzième accouchement. La vieille femme ne peut se résoudre à dévoiler son état. Son obésité la protège des regards. Elle craint les réactions, l’incompréhension  de sa famille, le bannissement de la communauté. Une honte supplémentaire que les Eckstein ne peuvent endosser après ce qui est arrivé à Lipa, un des fils rejeté pour son comportement.
 » Comme lui, elle voulait se confier à quelqu’un mais avait une peur bleue de le faire. »

De fêtes en fêtes ( elles sont nombreuses dans la communauté) au milieu de ses beaux-parents, ses dix enfants et trente-deux petits enfants, Surie se tourmente. La seule qui entend par la force des choses son secret est Val, la sage-femme qui a mis au monde tous ses enfants. Elle lui apportera compréhension, un bref instant de liberté et de sentiment d’utilité, une soif de l’étude, la poussant à aider d’autres jeunes femmes hassidiques. Peut-être une manière de se racheter face à Lipa, ce fantôme qu’elle aperçoit et qui la  hante.

Surie est un personnage magnifique. Prisonnière d’un corps énorme, déformé par les maternités puis le cancer, entravée par les règles strictes de la communauté hassidique, elle rayonne de cet amour porté à sa famille et aux autres femmes. On ne peut qu’être choqué par les pressions, les étouffements de la communauté qui exclut les renégats, protègent les pédophiles et bâillonnent les femmes. Mais des femmes, comme Surie ou Dead Onyu, sa belle-mère, une femme « posée,pétrie de sagesse, honnête et bourrue » ouvrent une brèche de liberté et de bonheur possible au sein d’une grande famille aimante.

 

Les lois de l’ascension – Céline Curiol


Titre : Les lois de l’ascension
Auteur : Céline Curiol
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 848
Date de parution : janvier 2021

 

 

Les lois de l’ascension est un roman polyphonique mettant en scène six personnages, trois femmes et trois hommes dans un quartier de Belleville. Au cours de ces quatre saisons de 2015, chacun verra sa trajectoire individuelle percutée par les aléas de la société. Orna, la journaliste et Sélène, l’enseignante sont soeurs mais les autres personnages ne se connaissent pas ou peu. Et pourtant, ils vont se rencontrer et influer sur la trajectoire des autres.

Tout commence un soir. Orna, rédactrice en chef adjointe dans une rédaction web d’une grande chaîne de télévision, rentre chez elle après huit heures de boulot intensives. Elle est démotivée par ce genre de travail qui préfère l’audience à la qualité de l’information.
« Le métier de journaliste a changé, elle le sait; la mise en scène et la diffusion ont pris le pas sur la recherche d’informations. »
Devant la porte de son immeuble gît un corps inerte enveloppé dans une espèce d’édredon déchiré. Est-il mort? Ivre? Doit-elle appeler les pompiers, lui porter secours, le faire monter chez elle? Elle ne fait rien. Mais le regrettera.

Sa soeur, Sélène, l’appelle de Dubaï. L’enseignante en gestion de l’environnement n’aime pas cette ville où les riches gaspillent et exploitent les travailleurs immigrés.
« Cette ville représentait l’enfermement de l’homme dans la certitude qu’il était maître absolu et pouvait se passer de la nature pour vivre. »
Mais elle y postule pour un poste prestigieux à l’Université Murdoch. Brillante, elle est retenue pour le poste mais déclinera la proposition car son compagnon, un journaliste pour le New York Times refuse de mettre sa carrière en pause pour la suivre à Dubaï. Elle qui reprochait à sa soeur d’avoir sacrifié sa carrière pour sa vie personnelle, doit remettre ses ambitions sous une autre perspective.

Modé est sénégalais. Chaque matin, avant de se rendre à son travail dans une association pour réfugiés, il écrit quelques poèmes qu’il ne relit jamais. Ce matin-là, il ne se doute pas que l’heure de la pré-retraite a sonné. Que va-t-il faire de ses journées dorénavant?
«  Il faut l’empathie, ce ciment précieux de toute congrégation humaine, cette empathie que capitalisme et technologies mettent en conserve aujourd’hui à des fins d’exploitation. Et finiront par l’épuiser comme la plupart des ressources! »
En ce dernier jour, il croise Orna, venue à l’Association pour tenter de retrouver l’homme qui gisait sur le palier de son immeuble.

Pavel est psychanaliste. Divorcé et père de Léa, une jeune fille qui passe son baccalauréat, il arrive en retard au bureau pour la première fois de sa vie. Orna, suite à ses problèmes de couple, d’infertilité et de non -reconnaissance par son père, fut autrefois sa cliente. Entre sa solitude amoureuse, la parution de son livre et sa riche clientèle exigeante, Pavel peine à trouver sens à sa vie.

Hope a arrêté ses études à Sciences Po pour travailler dans un entrepôt près d’Orléans. La jeune femme veut se soustraire à la corruption des privilèges, elle refuse le système d’éducation pour vivre sans compromission, sans ambition.
« En France, on gueulait pour défendre ses privilèges mais non l’idéal d’une vie meilleure, où meilleure ne signifierait pas « plus confortable » mais «  plus intègre »! »
Mais licenciée, sa survie financière devient trop impérative pour être libre. Elle retourne vivre chez sa mère à Paris et suite à une tentative de suicide, elle prend rendez-vous chez Pavel, sur les conseils d’Orna. Elle veut s’incarner dans un acte politiquement militant.

Plus brièvement, nous croisons Mehdi, le fils de la femme de ménage de Pavel. Il vit dans un quartier défavorisé, s’exprime dans un langage familier de jeunes de la rue. Désoeuvré, il aurait besoin d’une figure paternelle. A défaut, il se tourne vers l’intégrisme. Pavel aurait dû le rencontrer mais son emploi du temps ne lui a pas permis d’honorer la promesse faite à sa femme de ménage.

« D’autant que moins l’imagination d’une jeune personne était stimulée, moins celle-ci pouvait travestir le banal en aventure, tendant dès lors à s’engager dans la recherche de comportements extrêmes afin d’éprouver le frisson du risque. »

Scientifique et littéraire, Céline Curiol construit un roman passionnant où l’intime se mêle aux problématiques du monde actuel. Monde du travail, relation hommes-femmes, couple, environnement, terrorisme, racisme, déterminisme, sont autant de problématiques abordées au sein d’un récit intelligent et sensible de la vie des ces six personnages. Le nombre de pages peut impressionner mais nous vivons chaque pensée intime, chaque mouvement des six personnages. Sans jamais pour moi être fastidieux grâce à une fluidité naturelle et une capacité à dynamiser la narration.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce roman lors de la dernière opération Masse Critique Fictions.

Du nouveau dans ma bibliothèque (7/21)

Cette semaine, je reste en terrain connu avec cinq auteurs que j’apprécie particulièrement. Mais je garde aussi une marge de découverte avec le premier roman d’un acteur dont j’aime beaucoup les élucubrations.

J’avais adoré ma lecture d’Automne et j’attendais particulièrement le second opus de cette auteure anglaise, Ali Smith.

Depuis Le peintre d’éventail, je lis régulièrement Hubert Haddad. Je ne pouvais donc pas passer à côté du dernier.

Carole Zalberg est aussi devenue une auteure incontournable pour moi. Aussitôt paru, son dernier roman a rejoint mes étagères.

Je poursuis avec les écritures poétiques et celle de Lyonel Trouillot me fait voyager. Hâte de rencontrer Antoine des Gommiers.

Découverte avec Marina Tsvétaïéva , mourir à Elabouga, je continue ma lecture de Venus Khoury-Ghata.

Je termine avec Edouard Baer, «  parce qu’il n’y a pas de Bon ou de Mauvais » roman. Voyons voir ce que donne cet auteur bavard à l’écrit.

 

Les vilaines – Camila Sosa Villada

Titre : Les vilaines
Auteur : Camila Sosa Villada
Littérature argentine
Titre original : Las malas
Traducteur : Laura Alcoba
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 208
Date de parution : 14 janvier 2021

 

Camila est née dans le petit village de Mina Clavero au sein d’une famille plutôt pauvre. Son père, alcoolique et violent, lui a peut-être donné le dégoût d’être un homme. Chez les Villada, les femmes  deviennent épouses, mères et femmes de ménage. Inutile d’envisager des études. A treize ans,  Camila est rassurée de voir pour  la première fois à la télé argentine une star trans. A quinze ans, elle se métamorphose dans les baraques de chantier et à dix-huit ans, danse dans les bars de Cordoba. Puis se prostitue pour la première fois.

Nous la découvrons dans la zone trouble du parc Sarmiento de Cordoba en compagnie d’autres trans sous la protection de la vieille Encarna, non loin de la statue de Dante. Un enfer que l’auteur nous décrit avec une réalité crue et violente.

« Il est impossible d’être cette prostituée-là sans procéder auparavant à une anesthésie totale de soi. »

Encarna, « une déesse aux pieds de boue et aux mains de boxeur », cent-soixante-dix huit ans, les seins gonflés d’huile de moteur, héberge de nombreuses réfugiées de la communauté trans. Certaines si proches de l’animalité à laquelle on les cantonne qu’elle se transforme en oiseau ou loup-garou. Elle est leur mère, celle qui leur a appris à ne pas souffrir. Une mère qui se révèle avec l’adoption d’un bébé trouvé dans le parc, un petit ange qu’elle nomme Eclat des yeux.

« Les trans se pendent, les trans s’ouvrent les veines. Les trans souffrent des regards curieux, des interrogations de la police, des ragots des voisins, couchées sur le sang tiède et crémeux qui tapisse leur lit. »

Dans ce monde violent, sous la rage contenue d’inoffensives que la société rejette, j’ai aimé découvrir les moments de grâce et de magie de cette sororité. Camila, Anna la muette, Nadina l’accoucheuse, Maria qui se transforme en oiseau ou Natali, la louve-garou, Sandra, la mélancolique, Machi et sa magie noire, Angie, la plus belle trans du parc…Elles sont belles et touchantes. On les découvre au fil du récit du parcours de Camila, un récit empreint d’évocations parfois surréalistes, seul moyen de s’évader de ce monde de douleur.

Ce premier roman, autobiographique, reflète la violence d’un milieu sous la plume âpre et sans concession de celle qui a souffert d’être la honte de sa famille et de la société mais possède aussi la beauté, la fantaisie d’une communauté soudée dans la fureur et la fête.

 

Avant le jour – Madeline Roth

Titre : Avant le jour
Auteur : Madeline Roth
Éditeur : La fosse aux ours
Nombre de pages : 75
Date de parution : 19 janvier 2021 

 

La narratrice a quarante ans. Divorcée, mère d’un adolescent de treize ans, elle vit depuis quatre ans une relation avec Pierre, un homme marié de trente ans.

Elle se contente d’instants volés et de beaucoup d’attente. Alors qu’ils devaient enfin se retrouver ensemble quelques jours à Turin, Pierre annule à la dernière minute. Il est contraint de rester aux côtés de sa femme qui vient de perdre son père.

Elle partira seule sans son amant. A chaque kilomètre, elle se défait un peu plus des choses qui font son quotidien. Un repli sur soi nécessaire pour faire le point sur cette relation, sur sa vie. A-t-elle eu raison de quitter le père de son fils? Que peut-elle espérer d’une relation avec un homme marié ? 

« En vrai, l’attente c’est du manque. Mais on ne le comprend que bien des années plus tard. »

Ce manque, il a toujours été en elle. Même la maternité ne l’a pas comblé.

De cette belle fugue en Italie, d’où elle apprend l’incendie de Notre-Dame, dans le silence des églises et des cimetières , elle mène son introspection. Si Simone de Beauvoir définit la soixantaine comme l’âge de la discrétion, la quarantaine n’est-elle pas celui de la réconciliation avec soi-même.

Un court roman où le personnage met des mots sur ses maux, livrant ainsi ce qu’il y a de plus intime en elle.