Cannibales – Régis Jauffret

JauffretTitre : Cannibales
Auteur : Régis Jauffret
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 18 août 2016

Cannibales est un roman épistolaire qui ne laissera personne indifférent mais risque de diviser ses lecteurs du coup de cœur à la détestation. Je serai dans le clan des coups de cœur pour cette plume qui manie si bien les métaphores, pour cet esprit qui pousse les attitudes au paroxysme pour mieux en cacher la réalité des sentiments.
Noémie, une jeune artiste peintre vient de rompre avec Geoffrey, un architecte de cinquante deux ans. Elle adresse une lettre à Jeanne, la mère de Geoffrey pour lui annoncer cette rupture.
« A votre âge vous savez sans doute que les amours sont des ampoules. Quand elles n’en peuvent plus de nous avoir illuminés, elles s’éteignent…Soyez sereine, nous ne soufrons pas »
Si Jeanne ne comprend pas le besoin de cette missive, elle va toutefois entretenir une correspondance avec Noémie allant du rejet, de l’indignation, de la confession a la complicité et à la passion aveugle.
 » un coup de foudre crapuleux entre une vieille dame et une jeune femme sortant de l’œuf réunies par le désamour d’un homme qu’elles ont peut-être aimé un peu jadis ou naguère. »

Plus Noémie est odieuse, plus Jeanne s’attache. Les deux femmes, ayant vécu des passions amoureuses deviennent complices dans leur logorrhée, veulent se venger de la race pénienne, imaginent l’assassinat de Geoffrey et se délectent déjà de sa chair grillée au feu de bois.

Les propos sont incisifs, parfois cruels, voire surréalistes. Et pourtant, ce ne sont que nos travers grossis par la vision acerbe de l’écrivain. L’orgueil de Noémie lui vaut des propos sans concession, sa schizophrénie la rend tortueuse, manipulatrice en quête d’un amour idéal.  » Il nous les faut admirables, forts, invincibles et d’une douceur indicible sous le roc. »

La solitude de Jeanne la pousse vers cette jeune femme, dernier lien avec la société. Son fils est pour elle  » l’écrin d’un souvenir« , fils du seul homme qu’elle a jamais aimé. A Noémie, elle donnera tout ce qui lui reste.

Régis Jauffret illustre le désenchantement des anciens amoureux à l’issue des rapports humains du couple.
«  Vous vous imaginez que les hommes nous recherchent pour le plaisir de prendre notre corps, pour les nuits agitées qu’on leur procure, pour notre habileté à les faire grimper au paradis d’un baiser sur leur arbrisseau? Nenni, madame, ils veulent nous habiter, nous occuper comme un pays conquis, teinter nos pensées les plus anodines, s’imaginer même que lorsque nous mordons un abricot c’est un peu de leur personne que nous croyons croquer. Ils vont jusqu’à prendre leur cul pour un soleil et nous tournant le dos sous la couette l’imaginer de ses rayons illuminer nos rêves. »
Geoffroy vient parfois ponctuer cet échange incisif de ses déclarations d’amour ou de désamour.

Le style est d’une grande richesse avec de nombreuses métaphores, le ton est direct, incisif.
Cannibales… je l’ai dévoré tout cru et je m’en suis léchée les babines.

 » Le manque de savoir-vivre est un vice dont la peine de mort serait le parfait remède si notre nation pusillanime ne la réservait aux moustiques dont tapettes et insecticides sont les bourreaux ordinaires. »

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19 réflexions sur “Cannibales – Régis Jauffret

  1. Je n’ai lu qu’un seul roman de Jauffret, il y a longtemps (c’était Asile de fous), et je crois qu’il va être temps de m’y remettre ! Le propos de celui-ci m’interpelle plus que les précédents en tout cas. Reste à voir si je serai aussi du clan coup de coeur…

    • En fait, je m’aperçois que je n’ai lu que Claustria de cet auteur. Une histoire marquante, effrayante mais si bien analysée.
      J’espère que ce titre te plaira.
      Je suis actuellement en plein dans la foule du 14 juillet….

      • Asile de fous était aussi assez mal-aisant… Peut-être pas autant que Claustria quand même (vu le sujet).

        J’ai lu 14 juillet hier, j’ai apprécié l’effet de foule mêlé à la multiplicité des focales sur les différents acteurs. C’est assez fascinant mais j’en attendais sans doute plus – plus de recul, de profondeur de vue sur ce que l’événement représente dans la mythologie républicaine entre autres. Mais ça reste très bon. J’ai hâte de savoir ce que tu en penses !

      • Jauffret avait déjà publié un roman épistolaire, enfin un peu particulier (Lacrimosa, déjà au Seuil) : une de ses amies (dans la vraie vie je crois) s’était suicidée, et il imaginait des lettres qu’il s’écrivaient, l’un sur terre lui reprochant ce geste, l’autre au ciel tentant de s’en justifier. C’était bouleversant, j’en avais pleuré. Si vous avez envie de découvrir un autre Jauffret, je vous conseille vivement ce texte, Lacrimosz.

    • J’avais beaucoup aimé la façon de traiter un sujet aussi difficile dans Claustria. Pour avoir vu récemment Room, je trouve que Jauffret a perçu dans ce cauchemar toutes les ambiguïtés. Mais, il faut dire que je n’ai vu que l’adaptation de Room, je n’ai pas encore lu le livre qui est dans ma PAL.
      Pour revenir à Cannibales, j’ai vraiment aimé cette démesure dans les idées et le langage. Et puis, ce n’est pas si courant un roman épistolaire.

      • Ce que je n’avais pas aimé dans Claustria, c’est qu’on ne sait jamais ce qui est vraiment arrivé et ce que l’auteur a inventé…sinon j’avais aussi apprécié sa manière d’aborder le sujet!

    • Je crois n’avoir lu au préalable que Claustria que j’ai beaucoup aimé. Le sujet est très délicat ( idem Room que tu as lu je crois) mais il me semble mieux traité ( quoique je n’ai vu que le film et pas lu le livre qui en général dissèque mieux les sentiments).
      Sinon, les plus connus sont Asile de fous et Microfictions.

  2. Pingback: Cannibales | Ma collection de livres

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