J’ai longtemps eu peur de la nuit – Yasmine Ghata

ghataTitre : J’ai longtemps eu peur de la nuit
Auteur : Yasmine Ghata
Éditeur: Robert Laffont
Nombre de pages : 156
Date de parution : août 2016

Un objet recèle parfois de tendres ou douloureux souvenirs. Nous avons tous chez nous, précieusement gardés des objets de notre enfance ou des choses ayant appartenu à de chers parents. On les oublie parfois dans un tiroir ou un grenier. Mais lorsque nos mains les saisissent ou que nos yeux les croisent, un déferlement de souvenirs, des images, une odeur de nostalgie nous secouent.

Suzanne, écrivain, anime une fois par semaine un atelier d’écriture dans cette école où elle fut autrefois élève. Lors de la première séance, elle demande aux enfants d’apporter un objet de famille. Le décrire sera le point de départ pour illustrer leur vie personnelle.
«  Pour moi, les objets sont des êtres vivants dotés de la vue, de l’ouïe et de la parole. Je vais vous demander de choisir un objet chez vous, l’idéal serait qu’il soit dans votre famille depuis plusieurs générations. Ne prenez pas un objet trop volumineux ou trop précieux, ça risquerait d’être compliqué. Nous allons ensuite faire parler ces objets, pas d’inquiétude, je vous y aiderai. »

Pour Arsène, jeune Tutsi recueilli par un couple d’enseignants français, le sujet réveille une blessure douloureuse. Lorsqu’il a fui son village rwandais sur les conseils de sa grand-mère alors que toute sa famille allait se faire massacrer, il n’emporte qu’une valise ayant appartenu à son grand-père. Sur le chemin de l’exil, cette valise est le seul lien avec son enfance.
 » Vous étiez deux sur ce chemin. Seul, tu n’aurais pas survécu. »
En dormant replié dedans, elle le protège des animaux, des rôdeurs et des morts. S’ enfermer dans cette valise permettait de fuir la cruauté du monde.
Suzanne, elle-même profondément liée aux objets d’un père qui lui manque, aide le jeune Arsène à exorciser ce mal qu’il a enfoui dans le silence.
 » Son récit poignant la guérit de ses propres maux, soulage sa plaie d’abandon. »

En parallèle, les recherches de Suzanne dans l’ancien appartement où elle vécut enfant et où son père est décédé, et les confessions d’Arsène se répondent, guidées par les objets. Une valise, un rasoir, une pipe, ce sont des hommes, des familles, des drames, des odeurs, des voix. Ce sont des cicatrices, des blessures d’enfance, des objets qui aident aussi à faire le deuil, à passer de la douleur à l’émotion.

J’ai revu, il y a peu de temps, Seul au monde, le film de Robert Zemeckis. L’attachement de Arsène pour sa valise m’a fait penser à celui de Tom Hanks pour le ballon Wilson. Cela peut paraître idiot de s’attacher sentimentalement à un objet jusqu’au point de ne plus pouvoir vivre sans lui, de le personnaliser. Mais, seul au monde, le besoin de s’ancrer sur quelque chose est vital.

Yasmine Ghata écrit un texte sensible qui montre que les mots écoutés avec patience et douceur peuvent panser les blessures les plus profondes.

Il pleuvait des oiseaux – Jocelyne Saucier

saucierTitre : Il pleuvait des oiseaux
Littérature québecoise

Auteur : Jocelyne Saucier
Éditeur: Folio
Nombre de pages : 220
Date de parution : Folio 8 janvier 2015, Denoël août 2013
Photographe professionnelle, elle cherche depuis des années des survivants aux Grands Feux du début du XXe siècle dans le nord de l’Ontario.
C’est une vieille dame de 102 ans, aux yeux pétillants d’une lumière rose sur un banc de High Park qui met la photographe sur les traces de Edward Boychuck, un des derniers survivants.
«  Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. »
Dans ses recherches, la photographe atterrit dans un coin de forêt où vivent Tom et Charlie qui ont respectivement 86 et 89 ans. Ted ( ou Edward), le troisième habitant du lieu vient de mourir.
 » Boychuck avait perdu toute sa famille dans le Grand Feu de 1916, un drame qu’il a porté en lui partout où il a tenté de refaire sa vie. »
Un petit coin de paradis, au cœur de la forêt où ces vieillards fuyant soit la maladie, soit la maison de retraite retrouvent la liberté avec leur chien, leurs jeunes amis, Steve et Bruno qui profitent de ce lieu désert pour cultiver de la marijuana.
Tom et Charlie profitent des dernières années car ils savent que la mort n’est pas loin. Ils ne se laisseront pas affaiblir. La boîte de strychnine est à portée de main si les choses tournent mal.
La photographe arrive trop tard pour fixer sur pellicule le regard vide de celui qui a erré longtemps sur les lieux où le Grand Feu de Matheson a fait des centaines de morts.
Mais c’est avec l’aide de Gertrude, la vieille tante de 82 ans de Bruno, échappée de l’asile où elle était enfermée depuis l’âge de 16 ans qu’elle perce le mystère des peintures de Boychuck. Cet homme ne pouvait trouver sa rédemption que dans l’art.
Car Marie-Desneige, nouveau nom pour cette seconde vie de Gertrude, voit des choses que personne ne voit. Avec Tom, Charlie et la photographe qui devient son amie, elle s’ouvre enfin à la vie. Cette vieille dame «  avec ses cheveux mousseux et ses mains comme de la dentelle » a la fragilité d’un oisillon et communique la joie de vivre autour d’elle.
 » Elle avait vu son premier voilier d’outardes, ses premières pistes de lièvre dans la neige » et elle vit son premier amour avec Charlie.
 » Ces deux-là s’aimaient comme on s’aime à vingt ans. »
Quoi de plus touchant que ces vieilles personnes qui découvrent la vie, le bonheur, l’amour. Marie-Desneige a ce pouvoir magique de séduire par sa simplicité, sa candeur. Elle illumine un roman qui était déjà touchant avec les drames individuels autour des Grands Feux.
L’auteur donne envie de continuer et de découvrir l’exposition de la photographe qui unira les tableaux de Boychuck et ses photographies.  » Tableaux et photos qui s’interpellent. »
Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée ( et attendue pour publier sa chronique) pour cette lecture poétique, touchante qui laisse croire au bonheur quelque soit l’âge et les misères vécues.

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In my mail box, semaine de 19 septembre

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Cette semaine, j’ai reçu Continuer de Laurent Mauvignier, le livre que j’avais choisi dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire avec PriceMinister.

Hilary Clinton, Une certaine idée de l’Amérique de Jean-Luc Hees qui me permettra  de mieux connaître celle qui sera peut-être la première femme Présidente des Etats-Unis.

Et enfin, Purity de Jonathan Franzen grâce au partenariat avec la Fnac dans le cadre du Premier Forum Fnac Livres ( ce qui veut dire que les deux gagnantes de mon concours vont bientôt recevoir ce même livre).

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Bonne semaine et bonnes lectures

Jeux de vilains – Iben Mondrup

mondrupTitre : Jeux de vilains
Auteur : Iben Mondrup
Littérature danoise
Titre original : Godhavn
Traducteur : Caroline Berg
Editeur : Denoël
Nombre de pages : 330
Date de parution : août 2016

 

Trois enfants d’une même famille délivrent tour à tour leur perception d’une même période, celle où la famille de retour des vacances d’été passées au Danemark, leur pays d’origine reprend sa vie dans ce village groenlandais pour la rentrée scolaire. La mère est enseignante dans l’ école aux classes à plusieurs niveaux où sont aussi scolarisés les enfants.

La plus jeune, Bjork, commence cet exercice. Le style s’adapte au narrateur et je peine un peu avec le style des jeunes enfants. Phrases courtes, perceptions enfantines. Bjork est une jeune fille curieuse, espiègle qui cherche l’attention. Comme toutes les petites filles, elle traîne avec sa meilleur amie Karline, puis cherche d’autres amitiés parmi les nouvelles de la classe. Elle espionne sa grande sœur qui entre dans l’adolescence. Un peu jalouse du lien entre sa sœur et son père, elle a pourtant tout l’amour de son frère et de sa sœur.

Knut, le garçon est beaucoup plus secret. Intéressé par les insectes, la biologie, il ne semble pas à sa place dans ce monde sauvage. Avec son visage pâle et ses cheveux noirs, il se sent différent. Souvent il s’interroge sur ses origines. Depuis que son meilleur ami, René est reparti au Danemark chez sa mère, Knut déprime et se sent seul.  » Knut n’est pas de la race des vainqueurs »

Hilde, la plus âgée, est la préférée du père car elle a ce même sens du pays avec la connaissance des chiens de la meute et le goût de la chasse.
«  Tu es sensible, tu ressens le monde. »
Mais elle devient une adolescente qui rêve de liberté et d’amour. Avec son amie Olga, elle sort de plus en plus et tombe amoureuse de Johannes, un adolescent orphelin perturbé souvent violent.
 » Certains enfants ont vécu des choses douloureuses dans leur vie, ensuite ils ont du mal à faire la différence entre ce qui est bien et ce qui ne l’est pas.  »

Dans ce roman, tout est vu successivement par les yeux de trois enfants d’une même famille. Ils entendent ou voient des choses et livrent leurs sentiments, leurs perceptions. Mais, j’aurais aimé avoir aussi la vision d’un adulte afin de comprendre certains sous-entendus.

Par contre, ils perçoivent parfaitement la violence des situations. Les chiens de meute sont des bêtes sauvages traitées comme des outils par leur propriétaire. Le racisme est aussi une composante forte des relations sociales dans le village. Les danois restent toujours entre eux, ils ne s’intègrent pas vraiment dans le corps des groenlandais.
Pour cela, Johannes, fils d’un danois déjà marié au Danemark et d’une très jeune groenlandaise, est le type même du sang-mêlé interdit.
Les conditions de vie sont très difficiles.  » La nuit polaire rend fou quand on n’a rien à faire. » Les problèmes de consanguinité et d’alcool dérangent le cerveau.
 » Tout le monde part à un moment ou un autre. »
Pour cette vision d’un pays que je connais peu, le roman est intéressant même si il ne me donne pas du tout envie d’y vivre.
Pour l’intrigue, je reste un peu ma faim bien qu’elle soit relatée trois fois par des personnages différents.

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Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : Le rouge vif de la rhubarbe
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original : Upphaekud jörd
Traducteur : Catherine Eyjolfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Ceux qui ont eu le bonheur de lire Rosa Candida, L’embellie ou L’exception savent que Audur Ava Olafsdottir a ce don de créer de la légèreté, de la douceur dans des instants de vie d’une nature parfois sauvage.
Dans ses romans, « ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas« , ce qui se ressent, ce qui relie les choses entre elles.

Son premier roman, Le rouge vif de la rhubarbe plantait déjà les bases de son univers d’auteur.
Nous sommes ici en Islande, pays aux plages noires, aux journées de nuit continue ou aux nuits d’été inexistantes, pays où les conditions climatiques, les saisons marquent les activités des habitants, où les animaux surgissent sur les routes.

Agustina, jeune fille aux jambes mortes a une volonté de fer, une âme rêveuse et la nostalgie des ses parents absents. Sa mère court le monde à photographier les oiseaux et communiquent avec sa fille par de courtes lettres souvent insignifiantes mais toujours terminées par des mots d’amour.
«  C’en était un, à sa façon d’oiseau migrateur…C’était une âme errante. »
Derrière ses mots gentils, je ressens toutefois l’égoïsme et le lâche abandon de ce vilain petit canard. Mais ce ne sont pas les propos de l’auteur ou Agustina, juste une perception personnelle tant la douceur et le courage de cette jeune fille me touche.

Son père ne fut sur l’île qu’une semaine, scientifique étudiant les animaux marins à bord d’un bateau océanographe. De cette passion sauvage et éphémère au pied de la forêt de rhubarbe naît Agustina. Elle lui lance des bouteilles à la mer, avec l’espoir et la naïveté de l’enfance.
«  Il n’a sans doute jamais su qu’il laissait la couleur de ses yeux sur cette île. »

Au bord de la mer, au pied de la montagne, dans cette maison rose saumon, Agustina vit avec la vieille Nina, amie de sa grand-mère. Sa seule figure masculine est Vermundur, celui qui aide toutes les femmes esseulées de ce pays de marin.
Tel le Pinocchio de bois, Agustina a une sensibilité particulière. Mais elle sait qu’elle ne sera jamais ce jeune garçon de chair et d’os, libre de ses mouvements.
 » Il faut admettre qu’Agustina aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport….Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble. »
A part Nina, seul Salomon, le fils de la nouvelle chef de coeur, comprend que, sans ses pieds, elle ressemble à un ange ou une sirène. Il l’accompagne sur les chemins enneigés, la fait chanter dans son groupe de musique, rêve avec elle au cinéma et lui donne peut-être le courage de réaliser son rêve, gravir seule cette montagne de huit cent quarante quatre mètres, même si elle doit s’arrêter tous les quatre pas. Son optimisme lui donne tant de courage.
«  C’est fou comme elle a changé depuis l’été dernier. Elle n’est plus le phoque gisant sur un écueil, mais une sirène qui traîne après elle sa fascinante queue de poisson menant les gens de mer à leur perte. »

Audur Ava Olafsdottir crée des personnages d’une grande sensibilité, nous donne à lire des moments simples de l’existence dans une nature qui forge l’âme de ses personnages. Ce sont des moments de grâce, de douceur et d’optimisme malgré la rudesse de la vie.

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Dans vos librairies, en octobre

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Nous n’avons pas fini de parler de la rentrée littéraire puisque les différents Prix vont continuer leur sélections jusqu’à élire leur lauréat mais mon article sur les repérages de rentrée se limitant à août et septembre, il est temps de reprendre les articles mensuels sur les futures parutions qui vont s’installer en librairie.
Et si la rentrée était particulièrement riche, il y a encore quelques auteurs très attendus ( de moi en tout cas) en octobre.

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Et je suis certaine que vous en découvrirez bien d’autres.

In my mail box, semaine du 12 septembre

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Les entrées vont désormais être moins nombreuses avec quelques livres sortis en septembre, puis quelques coups de cœur repérés de ci de là et quelques opérations de rentrées (Price Minister ou Masse Critique).

Voici mes petits nouveaux:

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Le fils de mille hommes de Valter Hugo Mae
Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir
Petit pays de Gaël Faye
L’installation de la peur de Rui Zink

Bonne semaine et bonne lecture